Alors que nous disposons de plus en plus d’informations concernant l’alimentation et que nos magasins offrent un choix dépassant l’entendement, il n’a jamais paru aussi difficile de s’alimenter. Ou plutôt de bien s’alimenter. Dans cet article, je vous explique comment j’aborde moi-même cette question, dans le cadre d’un accompagnement, et plus personnellement.

C’est quoi « bien manger ? »

Si je devais n’en sélectionner qu’une, voici globalement la question que l’on me pose le plus en consultation : “C’est quoi pour vous, “bien manger”?” Le plus étonnant est que cette question vient autant de personnes complètement néophytes en nutrition/diététique que d’autres archi documentées sur le sujet, abreuvées de vidéos, conférences et possédant tous les derniers livres parus. Ces personnes arrivent devant moi complètement perdues, parfois paniquées, culpabilisées, … ne sachant plus par où commencer pour se nourrir. Et je dis cela sans aucun jugement, avouant moi même parfois ne plus savoir à quelles sources me fier tellement cet univers alimentaire est devenu complexe.

Car oui, les informations sont disponibles partout, et en nombre… mais bien souvent elles se contredisent. Elles proviennent d’études plus ou moins sérieuses, allant tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, dont beaucoup sont financées par l’industrie agro-alimentaire aux préoccupations sanitaires proches du néant. Le dernier régime à la mode vous invite à ne plus consommer telle famille d’aliments au profit d’une autre, la dernière conférence à laquelle vous avez assisté vous a complètement convaincue d’arrêter tous les produits laitiers, quant au célèbre gourou “nutritionniste” invité sur tous les plateaux télés, il vous explique que la célèbre pâte à tartiner dont on parle un peu trop en ce moment, ce n’est pas si dramatique. Et puis bien sûr, vous avez toujours l’exemple de ce voisin qui depuis qu’il a complètement arrêté le gluten se sent revivre, ou de cette grande tante qui vous assure que la viande rouge, il vous en faut au moins 3 fois par semaine pour ne pas être carencée en protéines et en fer.

Bref, manger, l’un des actes les plus naturels au monde, est devenu source d’angoisses pour un (trop) grand nombre d’êtres humains des pays occidentalisés et est presque aussi compliqué que retrouver son chemin perdu en pleine jungle.

Revenons-en à cette question du “Qu’est ce que bien manger ? ”, si vous me connaissez, vous le savez, je réponds toujours la même chose : “Cela dépend”. Car la règle en naturopathie, c’est de personnaliser et individualiser nos conseils afin d’offrir à chacun ce qui lui correspondra le mieux. En cet instant T de sa vie. En fonction de son terrain, de ses antécédents personnels et familiaux, de sa vitalité, ou encore de son mode de vie. Tous ces paramètres peuvent paraître complexes. En fait, c’est typiquement le rôle du naturopathe de décortiquer cela. Il devra à mon sens s’attacher en priorité à toutes ces données, et d’autres encore. Pas seulement à ses connaissances théoriques de la nutrition. Encore moins à ses convictions propres ou à son jugement, qui n’ont rien à faire ici. Donc aller expliquer à une jeune femme qui travaille 35h par semaine, avec des horaires décalées et élève ses 2 enfants seule, qu’elle doit faire le marché au moins deux fois par semaine pour ne cuisiner que des produits frais à tous les repas, ne me semble pas la bonne option. Même si dans l’idéal, bien sûr que les produits frais, locaux et de saison seront le mieux (encore faut-il se mettre d’accord sur ces derniers points !). Tout le monde sait cela. En revanche, contrairement à ce que vous  pouvez lire un peu partout, tout le monde n’est pas fait pour ingurgiter un jus de citron tous les matins à jeûn. Bien au contraire ! C’est pourtant ce que de nombreuses personnes que j’accompagne me disent fièrement lors de notre premier entretien, persuadée de faire un geste bon pour leur corps.

Soyez critiques, nous sommes tous différents, alors comment pourrait-il y avoir une alimentation unique qui convient à tous ?

« Pourquoi voulez-vous bien manger ?”

Puis, en général je demande “Pourquoi voulez-vous bien manger ?”. Pour être en meilleure forme, pour avoir une digestion moins difficile, pour perdre du poids, parce que j’ai telle ou telle douleur ou tel ou tel problème de santé que les médicaments ne résolvent pas, parce que d’un point de vue éthique je ne souhaite plus cautionner la souffrance animale… Les causes peuvent être tellement multiples, et amèneront à avoir une approche et un accompagnement complètement différents. Certains privilégient l’origine de leur nourriture et souhaitent consommer local en circuit court (que cela soit pour soutenir des petits producteurs du coin, protéger l’environnement, ou les deux :)), d’autres sont attentifs au mode de culture ou d’élevage des aliments qu’ils consomment et se dirigeront vers des produits bio ou plutôt raisonnés, d’autres encore souhaitent tenir compte de la souffrance animal et la limiteront à des degrés divers (en optant pour une consommation à tendance flexitarienne, végétarienne ou végétalienne). Pour certains, c’est l’impact environnemental qui prime et ils essaient de limiter au maximum leurs déchets en faisant leurs choix : ils sélectionnent des produits en vrac ou avec peu d’emballage, des produits de saison cultivés en pleine terre et consommant moins de ressources, etc. Et j’oublie sans doute bien d’autres préoccupations propres à chacun.

Cependant, si ces différents points sont tous très responsables et louables de prime abord, il est important de prendre conscience qu’ils peuvent vite devenir une source d’angoisse et de pression supplémentaire.  Oui, car essayer de répondre à toutes nos préoccupations peut devenir un véritable casse-tête : cela demande beaucoup de temps pour trouver les bons produits, aux bons endroits, aux prix nous semblant justes et possibles également. Beaucoup de temps pour les préparer également, de l’énergie et de l’envie pour trouver des idées : innover dans la préparation chou/carotte/pomme de terre/poireau en fin d’hiver et ne pas craquer sur les tomates espagnoles moins chères que les poireaux français !

Alors, il convient d’user et d’abuser de souplesse et de tolérance envers soi-même. De prioriser sur certaines choses à certains moments, lorsqu’on a le temps, l’énergie, l’envie, et savoir se relâcher nos exigences de temps à autre, et reconnaître qu’elles sont trop hautes, pour nous, à ce moment là, sans pour autant culpabiliser. Etre dans la conscience de mieux consommer, c’est déjà énorme. Alors pas à pas, petit à petit, et geste après geste. Si respecter vos valeurs et des principes en viennent à vous rendre mal, il est peut-être important de revoir vos priorités justement ! Et puis, ne pas hésiter à se faire conseiller et guider si besoin, pour mieux s’y retrouver dans votre façon de consommer selon VOS priorités ! Par des amis, des collègues, de la famille, … ou un bon naturopathe 🙂

« Quel rapport entretenez-vous avec l’alimentation ? »

Ensuite, je m’attacherai à comprendre avec la personne la nature de son rapport à l’alimentation. Passionnel, conflictuel, destructeur, plutôt sain ? Parce que là aussi, nous savons tous que manger une tablette de chocolat au lait le soir devant la télé, c’est mieux de ne pas le faire. Et qu’il vaut mieux remplacer par une tisane ! Par contre, si vous ne comprenez pas pourquoi vous le faîtes, ce que vous cherchez peut-être à compenser/remplacer, et pourquoi précisément vous prenez du chocolat et pas des cornichons (ne rigolez pas, c’était enfant, mon grignotage du soir préféré!)… vous risquez de continuer encore longtemps. Manger n’est pas qu’une histoire de corps ou de mental… ce serait trop simple. Là où cela devient compliqué, c’est que notre lien à la nourriture est souvent relativement étroit avec nos émotions. Une façon de compenser notre tristesse, notre solitude, notre colère, notre fatigue… une façon de fêter, de célébrer aussi ! Et puis, comprendre le rôle précis de certaines nourritures, nous ramenant à des souvenirs profondément ancrés, bons ou mauvais. Si certains ont la nostalgie des madeleines de leur enfance, d’autres ont aussi le dégoût absolu des rutabagas, seule denrées subsistantes et accessibles pendant les années de guerre. Il est également intéressant de se rendre compte de la variation de notre appétit en fonction de nos émotions. De percevoir, si nous sommes même capable de ressentir ou non, notre appétit et ces sensations de faim et de satiété. Puis ensuite de les respecter, pour nous respecter.

Réapprendre à suivre ses intuitions alimentaires et se faire confiance 

Enfin, vous allez me dire, et les grands sujets faisant débats dans le milieu de l’alimentation, on n’en parle même pas ? “Les protéines animales sont-elles indispensables ?” “Faut-il supprimer tous les produits laitiers, même chèvre et brebis ?”, “Dois-je arrêter complètement le gluten ?”, “Le bio, c’est vraiment justifié et pas une arnaque ?”, etc. Et bien je vous renvoie à toutes les questions précédentes qui n’ont pas de réponse toute faite. En tout cas, pas pour moi. Là encore, vous l’avez compris, les réponses dépendent de vous. De votre terrain et profil naturopathique, de votre vie, de vos envies, de vos goûts, de vos motivations,… d’aujourd’hui. D’aujourd’hui car tout cela est susceptible de changer et d’évoluer à n’importe quel moment de votre vie. Tout cela va se modifier, en fonction de votre évolution personnelle, de vos rencontres, de vos fréquentations, des livres ou des articles qui tomberont entre vos mains, des petits cailloux que la vie mettra sur votre chemin ou ceux de vos proches, de vos expériences de vie…

Néanmoins, si je n’ai pas de réponse toute faites, il y a tout de même un fil conducteur qui me tient à coeur. Et dont j’ai personnellement trop longtemps souffert… et peux souffrir encore parfois, dans les moments plus difficiles. Nous sommes dans une société où manger est trop souvent devenu un acte de raison en grande partie. Nous mangeons avec notre tête “parce qu’on a lu/vu/entendu”, “parce qu’on nous a dit”, “parce que peut-être si je mange comme cela je vivrais plus vieux et ne tomberai pas malade.”, etc. Tout cela est bien évidemment très respectable comme comportement, je serais bien hypocrite de vous dire le contraire et je ne jette la pierre à personne. Simplement à vouloir trop réfléchir à notre alimentation, nous en perdons le bon sens et nous nous déconnectons complètement de notre corps, de nos ressentis, de nos expériences. Sans parler de tout le rôle social de la nourriture, ô combien important dans notre culture !

Ce qui me semble aujourd’hui essentiel (mais loin d’être facile!) c’est de nous reconnecter à nous-même. Nous sommes les mieux placés pour savoir ce qui est le meilleur pour nous. Pas un livre, ni une amie, ni un conférencier, une naturopathe ou un intervenant à la télévision. Bien sûr, il y a la théorie. Bien sûr les produits industriels remplis d’additifs, de sucre, de sel et de mauvais gras sont à éviter autant que possible, bien sûr le gluten est sans doute bien trop présent dans nos alimentations modernes et son excès mauvais à la santé, et bien sûr le lait de vache est un aliment parmi les plus indigestes pour les adultes. Mais je suis sûre que si vous étiez connecté à votre corps et que vous vous lui faisiez confiance, vous sentiriez à quel point ce jus de citron à jeûn vous tire les gencives et vous fait mal à l’estomac.

Je croise en cabinet (et ailleurs…) tellement de personnes voulant atteindre cette perfection alimentaire (qui porte aujourd’hui le joli nom orthorexie puisqu’on aime bien nommer les choses), et qui n’ont bien souvent aucun besoin d’être aussi strictes et drastiques. Elles en ressortent plus de contraintes, de stress et de souffrances psychiques que de bien-être. Alors sans doute est-ce une étape de leur cheminement à vivre. Personnellement, c’est en allant vers beaucoup d’extrêmes que j’ai ensuite compris l’intérêt, le confort et la douceur de plus de souplesse, d’écoute et de bienveillance. Et aussi fou que cela puisse paraître, cela m’a demandé beaucoup de travail de m’autoriser à remanger certaines choses. Sans me soucier du regard des autres qui m’avait vu manger de telle façon pendant tant d’années, sans m’occuper de ne pas respecter les préceptes de la naturopathie, sans faire attention si c’était bio ou pas, industriel ou non, avec gluten, lait ou sucre raffiné… Juste parce que j’en avais envie, juste parce que cela me faisait plaisir, juste parce que mon corps me le réclamait. Après un parcours alimentaire assez sinueux, voire torturé par moments (dont je vous reparlerai peut-être à l’occasion) ce n’est qu’il y a deux ans, lors de la grossesse de mon fils que je suis parvenue à renouer avec mes envies, mes intuitions et à pouvoir les suivre. Moi, qui ne mangeais plus de viande depuis mes 17 ans, voilà que j’avais des envies de poulet… que je les ai suivies, et qu’elles m’ont fait un bien fou !

Alors oui, c’est vrai, dans certains cas en consultation, je déconseille telles choses et j’invite à privilégier telles autres; dans certains cas encore j’invite à faire plus attention, sur des périodes plus ou moins longues, parce que j’estime que la situation le justifie et j’explique d’ailleurs toujours pourquoi. Mais je n’oblige jamais à rien, je n’impose jamais rien, je n’interdis absolument aucun aliment. Parce que je ne connais que trop bien l’impact délétère de l’interdit et de la restriction sur l’humain. Impact drastique sur son corps, dans sa tête, retentissant sur ses émotions. Et le cercle vicieux est lancé. En revanche, j’invite toujours à essayer, à tester temporairement, et surtout à observer et à réapprendre à se faire confiance. Car j’en suis convaincue, la clé est là. Réapprendre à nous écouter et à manger ce qui est bon pour nous, pour l’équilibre de notre corps, de notre tête et de notre coeur.